AUREL MARIA BAROS
R O M A N
· P¤mântul ne rabd¤ pe
to]i (La terre nous
supporte
tous), roman, Éditions Cartea
Româneasca, Bucarest, 1986
· Calea dragostei ]i-a mor]ii peste care treci odat¤ (La Voie de
l’amour et de la mort
qu’on prend une
seule fois), Cartea
Româneasca, 1990,
rééd. AMB, 1991
... en cours de parution :
· Une femme à me brûler la cervelle,
roman




Extrait
Edy m’a ouvert la porte,
souriant comme toujours. J’étais surpris par son look ; il s’était rasé la tête
et se vantait avec un tatouage dans la nuque : un code-barres, comme ceux des
condamnés à mort aux États-Unis.
- C’est trèèès coquet, n’est-pas ?
m’a-t-il demandé.
Pour commencer, nous avons parlé de cul, drogues et
gonzesses trafiquées. Puis, après minuit, il m’a raconté quelques histoires sur
nos amis qui ramassent l’argent à la pelle. Ça me déprimait, cette
histoire.
J’ai bu toute sa bouteille de vodka Absolut et,
lorsqu’il est allé pisser, je me suis tiré. J’ai de très mauvaises habitudes…
J’arrive chez un ami, nous buvons verre sur verre, nous parlons de choses et
d’autres et, lorsqu’il va à la cuisine pour chercher une nouvelle bouteille ou
qu’il va faire une visite aux toilettes, je me casse. Si possible, au beau
milieu d’une discussion. Je ne dis même pas au revoir.
… Une fois
descendu dans la rue, j’ai appelé ma meuf. Elle ne répondait pas et, du coup,
j’ai insisté. À sa place, il y a eu un mec qui a décroché et qui m’a crié dans
le portable : « Suce-moi, connard ! »… Merde alors… C’était peut-être une
erreur, me suis-je dit, et j’ai composé encore une fois le numéro. Le même
individu et la même exhortation de suceur. Juste avant de raccrocher, il a
rajouté : « N’appelle plus, t’es trop nul ! »
… Presque normal, à trois
heures du mat’. J’ai essayé de remettre le portable à sa place. J’avais un étui
accroché à la ceinture. Cette histoire a duré quelques minutes.
Ensuite,
je suis resté planté dans la rue, je devais réfléchir. Je crois bien avoir
réfléchi à quelque chose. De toutes les manières, je me suis mis à marcher vers
le boulevard. Je me marrais pas mal : la marche est une chute prévenue et moi
non c’est pas vrai, des histoires nulles, quoi. Je me dirigeais vers la station
de métro ; à cause de l’inertie probablement.
Sur le trottoir, à contresens,
là où l’obscurité tapait plus fort, passaient deux taxis. Un peu trop
moches, si je puis dire, à mon goût.
- Ça roule ? ai-je demandé.
J’ai
pris celle qui était plus grande. Elle n’arrêtait pas de promener sa langue
toute rose sur ses grosses lèvres, deux doigts d’épaisseur ; là, j’ai compris :
elle s’y connaissait. Lorsqu’on marchait ensemble dans la rue, elle s’est
accrochée à moi, elle a passé ses bras autour de ma taille, du côté où j’avais
mis mon porte-monnaie. La vie est dure, je sais bien. Et là, je lui ai dit
:
- File-moi une clope !
De temps à autre, la meuf se détachait de moi
et se précipitait vers les HLM qui s’élevaient au long de la rue pour chercher
un banc. On avançait difficilement - si je puis dire -, il fallait qu’on s’assît
quelque part. Elle a essayé cinq six fois avant de dénicher un banc. Elle m’a
fait un signe, impatiente, de la main :
- Vas-y, vas-y, bouge-toi !... Une
fille débrouillarde, quoi.
Il faisait noir comme dans la gueule d’un loup
dans l’allée de la cité HLM, je ne sais pas comment j’ai pu m’orienter pour la
rejoindre. Mais, en tout cas, lorsque j’ai regardé vers le bas, pour voir le
banc, j’ai été pris d’un vertige. Bon, rien à faire. Tandis que je m’asseyais,
elle me tripotait les jambes et le reste, elle me tripotait comme une vache.
J’ai voulu la taper sur les doigts, mais je n’ai pas pu l’atteindre. On n’excite
pas un gars lorsqu’il s’assied sur un banc, merde.
On s’est donc arrêté
là-bas et elle m’a pris plusieurs fois dans ses bras ; très maternelle, la meuf.
J’ai eu, moi aussi, une tentative, mais je ne crois pas y être arrivé. J’avais
vraiment envie de lui dire que c’était plus futé de prendre l’ascenseur et de
s’arrêter entre les étages.
À un moment donné, après quelques secondes
d’immobilité, elle m’a dit d’une voix basse :
- Allons chercher un autre
endroit !
Je me traînais à peine, certes, mais on a peut-être marché comme
ça, environ trente mètres, jusque devant un tas de ruines. On avait abattu à
moitié une HLM, quelque chose, ou une imprimerie.
- Attends-moi là,
m’a-t-elle dit toujours à voix basse. Je connais un endroit parmi ces décombres.
Je vais voir.
J’ai froncé les sourcils :
- Quel endroit ?
- Un
endroit quoi. Attends-moi là !
Et elle est disparue parmi les
décombres.
Une demi-heure après, dans le boulevard, j’ai compris que j’étais
un con fini. Elle m’avait tiré le portable.
J’ai regardé à l’entour. La
ville paraissait être un grand amas de cités HLM misérables et de cimetières.
Toutes les banlieues sont ainsi. Ces débiles ont construit n’importe quoi et
n’importe comment. Des boîtes de béton, des préfabriqués posés les uns sur les
autres pour faire quatre, sept ou dix étages. Et les cimetières sont restés
piégés à l’intérieur des villes. Du moins il n’y a que trois étages dans la
terre, tout au plus.
Après une nuit difficile…
Dans la rue, aucun taxi, ça arrive chaque fois qu’on en a
besoin. Enfin, il n’y a pas beaucoup de stations de taxis autour des cimetières.
Je n’avais plus de portable et aucune envie de bouger. La vodka montait en
moi.
Je me suis donc assis sur la bordure. Je crois avoir de nouveau
pensé à quelque chose. De toutes manières, si je contournais le cimetière à
pied, je serais rentré à la maison dans la matinée. Les choses se passent
toujours ainsi : le temps que tu mets en voiture pour rentrer, juste le temps de
fumer une clope, tu le fais à pied en trois heures.
J’aurais voulu m’allumer
une cigarette Kent 8, mais j’avais oublié mon briquet chez Edy.
Et là,
j’ai eu une idée géniale. Si je traversais le cimetière, j’écourterais le chemin
et en une demi-heure je serais chez moi. Assis sur la bordure, je regardais
fixement l’asphalte et j’avais l’impression d’apercevoir les HLM qui s’étalaient
derrière le cimetière. Et ma cité HLM aussi, là-bas, dans la nuit.
Les
portes du cimetière étaient grandes ouvertes. Normal. J’ai pris l’allée
principale. Je m’étais donné un repère : la petite lumière rouge qui scintillait
sur la tour des parachutistes. Si je fonçais droit sur elle, j’arriverais dans
ma rue.
L’allée était large, j’avançais bien. Sinon, une odeur de tilleul
et beaucoup d’obscurité. Ça se fait pas de fumer dans un cimetière, mais
j’éprouvais le besoin de me concentrer. Cinq minutes après, ou quelque chose
dans le genre, j’ai observé que la petite lumière rouge était restée à ma
droite. Je me suis dit que l’allée tournait vers la gauche, vers la chapelle,
et, qui sait… Je ne voulais pas aller de ce côté là. J’ai donc décidé de couper
tout droit parmi les tombes.
La nuit me faisait tourner la tête. Je pensais à
toutes sortes de choses, aux clichés habituels. Les mains qui sortent de la
terre tiède, les rameaux qui s’accrochent dans les vêtements, les yeux
phosphorescents qui brillent parmi les couronnes mortuaires… Enfin, les
geignements, les murmures tout bas, lugubres, les grincements faits par les
couvercles des cercueils, des trucs d’ouf quoi. Je connaissais un tas
d’histoires dans le genre. Mais moi, j’allais de l’avant d’un pas décidé. Je ne
voyais même pas les croix, quoi dire des tombes
alors ?!
Au loin, la
petite lumière rouge scintillait devant moi. Je ne sais pas pourquoi, mais
maintenant elle se trouvait à ma gauche. Je ne devais à aucun prix la perdre de
vue et, du coup, j’ai tourné à la gauche. Et, là, je me suis enfoncé dans la
terre.
Quand je me suis réveillé, je ne pouvais rien voir à l’entour. De
l’obscurité et encore de l’obscurité. C’était comme si je tenais les yeux
fermés. J’ai tâté dans le noir. Devant, un mur. D’un côté, un mur. Et un autre
mur de l’autre côté… Des murs de terre… Je crois avoir écrabouillé quelques vers
de terre avec les doigts, afin, un machin gluant… J’ai relevé la tête. Quelque
part, au-dessus, une sorte de rectangle, on aurait dit le ciel. En tous cas,
quelques étoiles…
- Ça y est, me suis-je dit, putain de bordel de merde…
Quel con je fais… Je suis tombé dans un trou.
J’avais commis un tas de trucs
foireux, mais là, franchement, je m’étais surpassé. Et, en plus, il faisait
assez frais.
J’ai sauté en l’air, j’ai essayé d’escalader l’une des
parois pour arriver au bord du trou, pour m’accrocher à quelque chose. Le trou
était trop profond, pas question d’en sortir aussi facilement. C’était la seule
chose dont je pouvais me rendre compte, au moins ça. Mais bon, j’ai continué à
sauter comme ça, dix minutes environ. À un moment donné, je suis même arrivé à
agripper quelques herbes sèches au bord de la fosse, mais j’étais trop lourd et
j’ai glissé doucement doucement de nouveau là-dedans.
Je n’ai abandonné
ce sautillement qu’à l’instant où j’ai cru rendre l’âme. Je me suis laissé choir
lentement tout au fond du trou. Mais franchement j’avais l’impression que je ne
devais pas m’attarder dans un tel endroit. J’ai eu une novelle tentative, cette
fois-ci un peu plus réfléchie. Pas de bol. Le trou me tirait au fond, ne voulait
pas me laisser m’en aller. Et là, juste à côté de moi, j’ai entendu résonner une
voix creuse dans mon dos :
- Eh bah, laisse béton… Si tu savais depuis
combien de temps je suis là…
J’ai senti des ailes me pousser : j’ai
bondi, désespéré, je me suis activé comme un diable, j’agitais mes mains et mes
jambes de tous les côtés. Une seconde après, j’avais déjà atteint le bord du
gouffre. D’un trait j’ai sauté dehors et je me suis mis à courir comme un
dératé. J’entendais les mottes de terre rouler derrière moi. Je filais parfois à
toutes jambes, parfois ventre à terre, sur les genoux, à quatre pattes, comme je
pouvais quoi… Avec ou sans la petite lumière rouge, j’ai couru et je ne me suis
arrêté qu’au moment où j’ai déboulé dans ma rue. Les poumons me brûlaient, les
jambes m’avaient lâché. Je me suis évanoui sur le trottoir. J’étais
lessivé.
Puis, j’ai traîné toute la journée au lit. Je ne suis pas sorti, je
n’ai parlé à personne. Le lendemain j’ai lu dans un journal que le surveillant
du cimetière avait trouvé un gars dans un trou creusé quelques jours auparavant.
Le gars y avait passé la nuit. Mais ce n’était pas moi. C’était sûrement un
autre gars qui était tombé dans le trou avant moi.
© 2009, Aurel
Maria Baros. Romancier - prosateur roumain - poète - traducteur
.
Mai
multe fragmente de roman scrise de Aurel Maria Baros au fost traduse în :
franceza, engleza, germana, rusa, sârba, maghiara...
...
extraits des romans traduits en français, anglais, allemande,
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ROMAN
TRADUCTIONS
-
le PANORAMA
de la POESIE
CONTEMPORAINE
BIBLIOTHEQUE
DE PROSE
de la
VILLE DE BUCAREST